Rés0Pest (Episode 1) : que nous apprend réellement dix ans d’expérimentation sans pesticides ?

Biosolutions 22 juillet 2026

Pendant dix ans, le programme Rés0Pest a évalué la possibilité de produire sans pesticides. Souvent résumé par la formule « Une agriculture sans pesticides est possible », ce projet livre en réalité des enseignements plus nuancés sur les conditions, les limites et les perspectives d’une telle approche.

 

« Une agriculture sans pesticides est possible. » Depuis la publication des premiers résultats du programme Rés0Pest, cette affirmation a largement alimenté le débat. Pour certains, elle démontre qu’il est possible de se passer totalement des pesticides. Pour d’autres, elle reflète surtout les limites d’une expérimentation conduite dans des conditions particulières.

Comme souvent en agriculture, la réalité est plus nuancée. Pour comprendre ce que montre réellement Rés0Pest, il faut revenir à l’origine de ce programme. Avant d’alimenter les débats sur l’avenir de la protection des cultures, il est d’abord né d’une question scientifique aussi simple dans sa formulation qu’ambitieuse dans ses implications : peut-on produire sans pesticides ?

Une interrogation largement partagée, à laquelle peu d’expérimentations avaient jusqu’alors tenté de répondre à grande échelle et sur une durée suffisamment longue pour en tirer des enseignements solides.

Pourquoi personne n'avait vraiment tenté l'expérience auparavant

Poser la question est une chose. Tenter d’y répondre en est une autre.

Car produire sans pesticides n’est pas seulement une affaire de technique. C’est aussi une question de risque. Dans une exploitation agricole, une mauvaise décision peut se traduire par une baisse de rendement, une dégradation de la qualité de la récolte ou une perte de revenu. Peu d’agriculteurs, surtout en ce moment compte tenu des pressions fortes auxquels ils font face dans un contexte de tensions sur les trésoreries, peuvent se permettre d’explorer librement des scénarios dont l’issue est incertaine.

C’est précisément ce qui rend Rés0Pest singulier. Dès son lancement, les concepteurs du programme assument une logique que les auteurs qualifient eux-mêmes d’expérimentation « à haut risque, à fort potentiel d’apprentissage ». L’objectif n’est pas de démontrer une solution déjà maîtrisée, mais d’accepter une part d’incertitude afin de comprendre jusqu’où il est possible d’aller dans la réduction des pesticides.

Cette prise de risque explique également pourquoi une telle expérimentation pouvait difficilement être portée ailleurs que dans un cadre de recherche. Là où un agriculteur doit sécuriser sa récolte chaque année, une équipe scientifique peut accepter l’échec d’une culture si celui-ci permet de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre et d’améliorer le système les années suivantes.

Quand la recherche décide de tester l'hypothèse jusqu'au bout

Lancé en 2012 dans le cadre du plan Ecophyto, Rés0Pest rassemble l’INRAE, l’École d’ingénieurs de Purpan, le Cirad et plusieurs équipes de recherche.

Aucun pesticide de synthèse n’est autorisé, y compris les traitements de semences. Les chercheurs ne cherchent pas pour autant à reproduire l’agriculture biologique. Les engrais minéraux restent utilisables afin de concentrer l’expérimentation sur une seule question : quelles sont les conséquences de la suppression complète des produits phytopharmaceutiques ?

Pour tester cette hypothèse dans des conditions variées, les chercheurs ont implanté Rés0Pest sur neuf sites répartis dans différentes régions françaises. L’objectif était de confronter les systèmes sans pesticides à des contextes agricoles très différents : grandes cultures, polyculture-élevage, climats océaniques ou méditerranéens.

Rés0Pest a donc été construit comme un véritable réseau expérimental.

Figure 1 – Les neuf sites du réseau Rés0Pest

(Source : Ortiz-Vallejo et al. (2026), Plant Disease)

Un voyage à travers les agricultures françaises

Parcourir les sites Rés0Pest revient presque à traverser plusieurs agricultures françaises.

À Estrées-Mons, dans la Somme, les systèmes expérimentés s’inscrivent dans de grandes plaines céréalières où betteraves, pommes de terre ou blé occupent une place importante. Plus au sud, à Mauguio ou à Auzeville, les chercheurs doivent composer avec des contextes climatiques plus secs, des cultures différentes et une pression des bioagresseurs qui ne ressemble pas toujours à celle observée dans le nord du pays.

À Lusignan, Nouzilly ou Le Rheu, les expérimentations associent cultures et élevage, ajoutant une dimension supplémentaire à la réflexion. Les rotations y sont plus longues, les prairies jouent un rôle structurant et l’équilibre économique ne repose pas uniquement sur les cultures récoltées.

Cette diversité donne au projet une profondeur particulière. Rés0Pest n’explore pas une solution adaptée à une situation unique ; il cherche à comprendre comment des systèmes sans pesticides peuvent se comporter dans une mosaïque de contextes agricoles, climatiques et économiques.

Une autre façon de penser la protection des cultures

Au-delà de son caractère innovant, Rés0Pest traduit également une évolution des questionnements scientifiques. Pendant longtemps, la protection des cultures a été abordée principalement sous l’angle de la lutte contre les bioagresseurs : identifier le problème puis mobiliser les moyens disponibles pour le contrôler.

Rés0Pest explore une logique différente. Plutôt que de se demander comment remplacer un pesticide par un autre outil, les chercheurs cherchent à comprendre comment concevoir des systèmes agricoles capables de mieux résister aux pressions sanitaires dès leur conception.

Cette philosophie générale s’inscrit dans les travaux sur la protection agroécologique des cultures, qui accordent une place importante au fonctionnement global des agroécosystèmes.

Figure 2 – Illustration du passage de systèmes agricoles simplifiés vers des systèmes davantage fondés sur la diversification et les régulations biologiques

(Source : Traduit d’Ortiz-Vallejo et al. (2026), Plant Disease.)

Une campagne agricole ne suffit pas pour juger un système de production.

Certaines années sont favorables, d’autres beaucoup moins. Les rotations s’étalent sur plusieurs campagnes. Les effets de certaines pratiques mettent parfois longtemps à se révéler. Les concepteurs de Rés0Pest ont donc fait le choix du temps long.

Car après une décennie d’expérimentation, une question demeure au cœur des débats : qu’ont réellement montré ces systèmes agricoles sans pesticides ?

C’est précisément ce que nous examinerons dans le prochain épisode, en nous intéressant cette fois non plus à la démarche, mais aux résultats obtenus sur le terrain.

À suivre : Épisode 2 – Des performances réelles mais contrastées.