Rés0Pest (Episode 2) : des résultats encourageants, mais des performances contrastées
Après plus de dix ans d’expérimentation, le programme Rés0Pest montre qu’il est possible de produire sans pesticides dans certaines situations. Les résultats révèlent toutefois des performances variables selon les cultures, les territoires et les années.
Dans le premier épisode, nous avons présenté l’ambition du programme Rés0Pest : répondre à une question simple en apparence, mais complexe dans ses implications : peut-on produire sans pesticides ?
Pendant plus de dix ans, chercheurs, ingénieurs et techniciens ont testé cette hypothèse dans différents contextes agricoles, répartis sur l’ensemble du territoire français. L’objectif n’était pas de défendre un modèle agricole particulier, mais d’observer ce qui se passe lorsque les pesticides disparaissent totalement du système de production. Aujourd’hui, les résultats permettent de dresser un premier bilan.
Le principal enseignement est que les cultures ont continué à produire. Dans certains cas, elles ont même atteint des niveaux de performance qui auraient pu surprendre les concepteurs du projet à son lancement. Pour autant, ces résultats ne traduisent pas une réussite uniforme. Selon les cultures, les régions et les années, les performances observées apparaissent très contrastées.
Quand les récoltes sont au rendez-vous
Les équipes de recherche n’attendaient pas des performances identiques à celles de l’agriculture conventionnelle. Pour chaque culture, elles avaient fixé des objectifs de production jugés atteignables dans un système sans pesticides, en s’appuyant sur les références régionales disponibles et leur expertise agronomique.
Les résultats apparaissent globalement encourageants : 36 % des cultures atteignent ou dépassent les objectifs fixés et 38 % s’en rapprochent. Autrement dit, près des trois quarts des situations étudiées se situent à proximité des performances visées par les expérimentateurs pour des productions sans pesticides, cibles qui restent néanmoins par construction, en dessous des rendements attendus pour une agriculture conventionnelle.
Les résultats de Rés0Pest montrent qu’il est possible de maintenir dans certaines situations des niveaux de récolte significatifs Certaines cultures, comme la betterave sucrière ou certaines céréales, atteignent même parfois des niveaux proches des références conventionnelles régionales.
Pour autant, ces réussites ne doivent pas masquer une autre réalité : les performances observées restent trop variables.
Une mosaïque de situations
Lorsqu’on regarde les résultats à l’échelle nationale, la tentation est grande de rechercher une conclusion unique. Pourtant, l’un des principaux enseignements de Rés0Pest est précisément la diversité des situations observées.
Les sites du réseau couvrent des contextes agricoles très différents : grandes cultures du nord de la France, systèmes de polyculture-élevage de l’ouest, secteurs plus méditerranéens exposés au stress hydrique ou encore contextes intermédiaires. Cette diversité se retrouve logiquement dans les résultats observés.
La comparaison des rendements avec les références conventionnelles et biologiques illustre bien cette variabilité. Dans le graphique ci-après les rendements obtenus dans les systèmes sans pesticides (bleu) se situent généralement entre ceux de l’agriculture conventionnelle (violet) et ceux de l’agriculture biologique (orange), avec des variations selon les années et les sites.
Figure 1 – Comparaison des rendements observés entre systèmes conventionnels, Rés0Pest et agriculture biologique
(Source : Traduit d’Ortiz-Vallejo et al. (2026), Plant Disease.)
Dans cette comparaison, l’agriculture conventionnelle utilise à la fois des engrais minéraux et des pesticides de synthèse. L’agriculture biologique exclut les pesticides de synthèse et les engrais minéraux mais autorise certains produits d’origine naturelle. Les systèmes « sans pesticides » de Rés0Pest occupent une position intermédiaire : aucun pesticide de synthèse n’est utilisé, y compris en traitement de semences, mais la fertilisation minérale reste possible.
Dans de nombreuses situations, les systèmes Rés0Pest se situent entre les références conventionnelles et biologiques.
Les performances observées varient toutefois fortement selon les cultures, les sites et les années. Cette diversité constitue l’un des principaux enseignements du programme et rappelle que les performances agricoles résultent toujours de l’interaction entre le climat, les sols, les cultures implantées et les choix techniques réalisés au cours de la rotation.
Des bioagresseurs globalement maîtrisés
L’une des questions les plus souvent posées à propos de Rés0Pest concerne naturellement la pression exercée par les maladies et les ravageurs.
Or les résultats publiés montrent que les dommages provoqués par ces bioagresseurs n’ont pas augmenté de manière significative au fil du temps dans les systèmes expérimentés. Les cultures ont continué à être confrontées à ces pressions, mais celles-ci n’ont pas conduit à une dégradation généralisée des performances du réseau.
La pression exercée par les maladies, les ravageurs ou les adventices n’est en effet jamais constante. Elle dépend fortement des conditions climatiques locales. Les résultats de Rés0Pest reflètent donc une diversité de situations rencontrées au cours des dix années d’expérimentation, sans pour autant permettre d’affirmer que toutes les cultures ont été confrontées aux niveaux de pression les plus élevés.
Ce constat contribue à expliquer pourquoi certains systèmes ont pu maintenir des niveaux de production satisfaisants malgré l’absence totale de pesticides.
Le défi persistant des adventices
Parmi les difficultés rencontrées, une thématique revient régulièrement : celle des adventices.
Ces « mauvaises herbes » constituent le principal facteur de tension identifié dans plusieurs systèmes du réseau. Certaines espèces demeurent particulièrement difficiles à maîtriser et peuvent, lorsqu’elles s’installent durablement, significativement pénaliser les performances des cultures concernées.
Ce résultat est d’autant plus intéressant qu’il contraste avec l’image parfois véhiculée dans le débat public. Les chercheurs n’identifient pas principalement les maladies ou les ravageurs comme source majeure de difficultés. Dans de nombreuses situations, ce sont plutôt les adventices qui apparaissent comme le principal obstacle à surmonter.
Une viabilité économique variable
Au-delà des performances agronomiques, l’expérimentation s’est également intéressée à la question économique.
Là encore, les résultats sont contrastés. Certains systèmes affichent des résultats économiques favorables tandis que d’autres rencontrent davantage de difficultés. Les écarts observés entre sites sont parfois importants.
Figure 2 – Revenus générés par différents systèmes du réseau Rés0Pest
(Source : Traduit d’Ortiz-Vallejo et al. (2026), Plant Disease.)
Les auteurs soulignent néanmoins que plusieurs systèmes parviennent à dégager des niveaux de revenus jugés satisfaisants, montrant ainsi que l’absence de pesticides n’est pas incompatible avec une activité économiquement viable dans la moitié des situations.
Pour évaluer la viabilité économique des systèmes, les chercheurs ont calculé un revenu net correspondant à la valeur des récoltes produites (rendement × prix de vente) après déduction des coûts de production et de mécanisation. Les rendements moyens observés dans les essais ont ensuite été confrontés à différents scénarios de prix agricoles couvrant la période 2013-2022. Le graphique montre donc la rentabilité potentielle des systèmes Rés0Pest dans différents contextes de marché, exprimée en équivalent de SMIC mensuels.
Les résultats économiques apparaissent contrastés. Sur les huit systèmes étudiés, un seul (Estrées-Mons) dépasse régulièrement l’équivalent de trois SMICs mensuels. Trois autres systèmes (Auzeville, Grignon et, selon les scénarios, Bretenière) atteignent fréquemment entre deux et trois SMICs. À l’inverse, les quatre derniers sites restent sous le seuil d’un SMIC, rappelant que la viabilité économique des systèmes sans pesticides dépend fortement des contextes de production.
Le principal enseignement de dix années d'expérimentation
À l’issue de cette décennie d’essais, un constat s’impose.
Rés0Pest montre qu’il est possible de produire sans pesticides. Les cultures continuent de produire, certains systèmes atteignent de bons niveaux de rendement et obtiennent également des résultats économiques encourageants.
Mais l’étude montre tout aussi clairement que ces performances ne sont pas identiques partout. Les résultats varient d’une culture à l’autre, d’un site à l’autre et parfois d’une année à l’autre.
Si cette variabilité constitue une source précieuse d’apprentissage dans un cadre expérimental, elle soulève néanmoins des questions quant à sa gestion dans des systèmes de production soumis à des contraintes économiques importantes.
Toutefois comme déjà évoqué dans l’épisode 1, cette expérimentation a été envisagée comme étant « à haut risque, à fort potentiel d’apprentissage ». C’est précisément cette diversité de situations qui fait la richesse du programme et qui explique l’intérêt qu’il suscite aujourd’hui.
Une question demeure cependant : comment ces systèmes sont-ils parvenus à obtenir de tels résultats en se privant d’un outil historiquement central dans la protection des cultures ?
Pour répondre à cette interrogation, il faut désormais regarder derrière les chiffres et s’intéresser au fonctionnement concret des systèmes expérimentés.
À suivre : Épisode 3 – Derrière les résultats, une combinaison de leviers agronomiques et techniques.