Économie de la fonctionnalité et protection des cultures : privilégier le résultat plutôt que le produit

Agronomie digitale 24 avril 2026

Face aux aléas climatiques, sanitaires et économiques, un nouveau modèle de protection des cultures se développe progressivement. Fondée sur une logique d’engagement de résultat au champ, l’économie de la fonctionnalité ne repose plus uniquement sur la vente d’un produit destiné à lutter contre un bioagresseur. Son objectif est d’obtenir une culture saine ou une performance agronomique grâce à la combinaison de différentes technologies et solutions.

Concrètement, cette approche s’appuie sur un contrat entre le fabricant, le distributeur et l’agriculteur, qui partagent à la fois la performance et le risque. Selon les engagements définis, un niveau maximal de dégâts liés aux insectes, pathogènes ou adventices peut être garanti. En cas d’échec, une indemnisation peut alors être envisagée. En parallèle, ce modèle contribue à optimiser les interventions, à réduire l’usage des produits phytopharmaceutiques et à améliorer la performance environnementale des exploitations agricoles.

Présentée lors d’une table ronde organisée par Phyteis au Salon de l’agriculture, cette approche suscite un intérêt croissant car elle transforme la manière d’aborder la protection des cultures.

L’agronomie digitale pour sécuriser la prestation de protection des cultures

Pour mettre en œuvre l’économie de la fonctionnalité, le distributeur et l’agriculteur s’appuient notamment sur l’usage des outils d’agronomie digitale (OAD). Les pièges connectés et les modèles prédictifs évaluent la pression des bioagresseurs et anticipent leurs évolutions. Ainsi, ils guident la décision et permettent de positionner ou non une intervention phytopharmaceutique (produits conventionnelles ou biosolutions).

« La rentabilité de l’exploitation agricole est notre boussole, explique Anne Azam, vice-présidente sur le sujet de l’agronomie digitale de Phyteis. Concrètement, avec l’économie de la fonctionnalité, nous changeons de modèle. Ainsi, nous contribuons aux enjeux majeurs de compétitivité de l’agriculture française et d’accès à des moyens de production performants. D’ores et déjà, des résultats d’efficacité sont mesurables et les itinéraires techniques deviennent plus respectueux de l’environnement. Avec cette approche, l’accompagnement pourra parfois préconiser d’économiser une intervention que l’agriculteur aurait pu maintenir, par peur du risque d’échec agronomique. Dans ce cas, cette prise de risque est partagée avec l’amont. Demain, les indicateurs de performance de cette démarche pourraient être une marge à l’hectare, une réduction du nombre de traitement ou une garantie de rendement. »

Quant au distributeur agricole, il accompagne l’agriculteur tout au long du cycle de la culture. En complément, il assure la fourniture des produits à temps, si c’est jugé nécessaire. Cette stratégie simplifie la logistique pour l’agriculteur, qui ne stocke plus de produits à l’avance.

Un conseil sur mesure pour déclencher le traitement des cultures au bon moment

La coopérative Ocealia qui rayonne sur la façade Ouest propose ce type d’offre depuis trois ans. La première formule alors lancée concerne les maladies du feuillage des céréales. Une seconde cible les larves des papillons eudemis qui perforent les baies de raisin.

« Avec cette approche on se concentre sur la qualité de la prestation ainsi que sur celle du résultat et non sur la vente de produit », témoigne Kevin Larrue, directeur marketing d’Ocealia.

Par exemple, dans le vignoble de Cognac, grâce aux outils connectés et aux modèles de prédiction, le déclenchement du traitement contre les papillons ravageurs se prodigue sur mesure, selon chaque exploitation. « De faitnous intervenons uniquement si nécessaire et au bon moment », estime-t-il. Toutefois, il écarte tout risque « d’ubérisation » du conseil agricole. « L’humain reste central. Les observations faites sur le terrain sont importantes pour compléter les modélisations des OAD ».

En revanche, même si les enjeux liés à la gestion des adventices sont majeurs, l’offre n’est pas encore mature en désherbage. « Souventles parcelles sont hétérogènes. Pour mesurer la performance, il faut cartographier, photographier et analyser finement. Or, pour obtenir une précision suffisante, le satellite montre ses limites. Le recours à des drones devient plus pertinent mais ils ont encore un coût élevé », souligne Kevin Larrue

 

Table ronde Phyteis lors du salon de l’agriculture sur la thématique de l’économie de la fonctionnalité.
Avec Anne Azam (Phyteis), Kevin Larrue, (Coopérative Océalia) et Thierry Desforges (agriculteur dans l’Essonne).

Le partage du risque agricole, pour mieux accompagner les agriculteurs

Le partage du risque entre le fournisseur et l’agriculteur est bien le moteur d’une telle offre. D’ailleurs, Thierry Desforges, agriculteur dans l’Essonne sur 240 ha, considère le risque agricole comme une préoccupation majeure. « Si je compare mon métier à celui de mon grand-père, la vraie différence, c’est le risque, témoigne-t-il. Lui avait quelques aléas : parfois du gel et une sécheresse historique en 1976. De plus, il disposait d’un portefeuille de molécules efficaces qui sécurisait l’intégralité des problèmes liés aux bioagresseurs. Aujourd’hui, le risque est omniprésent : climatique, économique, sanitaire, sociétal. Mon métier n’est plus seulement de produire mais d’intégrer chaque menace et contrainte. En réalité, je ne fais plus que gérer du risque ! »

Pour la coopérative, partager le risque, c’est une façon de mieux accompagner les agriculteurs de son territoire. « À un moment donné, nous devons aussi assumer les conséquences et les résultats de notre accompagnement », indique Kevin Larrue

Océalia propose déjà des services : gestion de la volatilité des marchés pour les collectes, assurances climatiques pour les aléas météo. En couvrant les conséquences d’un échec technique au champ, l’économie de la fonctionnalité complète cette boîte à outils.

Biocontrôle et innovation : un levier pour développer l’économie de la fonctionnalité

L’économie de la fonctionnalité facilite également l’adoption des innovations ou associations de produit. « Intégrer demain les produits de biocontrôle dans un schéma de garantie de résultat sera un moyen de rassurer les agriculteurs sur la pertinence et la fiabilité de ces solutions », prévient Anne Azam.

Plus globalement, ce modèle soutient le déploiement de l’approche combinatoire de la protection des cultures. Pour aller encore plus loin dans le partage du risque, Thierry Desforges suggère d’associer aussi la grande distribution. « Ces acteurs captent le plus de valeur, souligne l’agriculteur. Du reste, ils ne prennent pas de risque puisqu’ ils ont déjà négocié leur marge à l’avance. »

Toutefois, la politique RSE qui s’impose à tous les maillons de la chaine commerciale accélère le développement de l’offre. Autre constat qui conforte la place de cette offre : la mutation du secteur agricole.

« La Ferme France va changer de visage dans les cinq à dix ans, conclut Kevin Larrue. Si des jeunes installés resteront présents au quotidien sur leur exploitation, une part croissante des terres sera reprise par des profils double-actifs. Ils géreront un patrimoine foncier plus qu’ils ne le cultiveront eux-mêmes. » Ces nouveaux acteurs fixeront un budget, exigeront de la maîtrise, et chercheront une garantie de résultat tout en réduisant l’impact environnemental. Ainsi, l’économie de la fonctionnalité prend tout son sens.

Est-ce que ce modèle concernera tous les agriculteurs ? Sans doute pas. Mais comme les “kilomètres Michelin” dans le transport, il répond à un besoin bien réel de certains : sécuriser la performance plutôt que vendre un produit.