Comment lutter efficacement contre les nématodes de la carotte ?
Dans la gestion de la thématique « Carotte maladies et parasites », les nématodes figurent parmi les bioagresseurs les plus redoutables pour les producteurs.
Ces vers microscopiques viennent perturber l’alimentation de la plante et sont responsables de graves déformations des racines. Face à la multiplicité de ces espèces et au manque de solutions de lutte chimique, l’adoption d’une approche combinatoire s’impose pour endiguer ce parasite de la carotte.
Que sont les nématodes plantes et d'où viennent-ils ?
La biodiversité terrestre compte plus de 26 000 espèces de nématodes décrites, dont près de 11 000 vivent directement dans le sol. Il est important de souligner que tous les spécimens présents dans le sol ne sont pas des nématodes plantes (ou phytoparasites).
En effet, de nombreux nématodes jouent un rôle hautement bénéfique pour les écosystèmes agricoles, notamment dans le cycle des nutriments et la régulation du compartiment microbien. La présence de ces organismes non pathogènes dans les sols est donc vitale et importante.
Les différentes espèces de nématodes parasites de la carotte
Lorsqu’on s’intéresse au nématode de la carotte, il faut distinguer trois principales espèces de nématodes parasites phytophages :
- Les nématodes libres : L’espèce la plus fréquente est le Pratylenchus spp.. Il s’agit d’un endoparasite migrateur, c’est-à-dire un parasite qui passe une partie de son cycle à l’intérieur de son hôte, et qui est responsable de lésions racinaires.
- Le nématode à kyste (Heterodera carotae) : Contrairement au précédent, il s’agit d’un endoparasite sédentaire qui passe la presque totalité de son cycle fixé à son hôte.
- Les nématodes à galles (Meloidogyne spp.) : Ce sont également des endoparasites sédentaires redoutés par les maraîchers.
© AOPn Carottes de France
Nématodes à galles
Le cycle biologique des nématodes de la carotte
Bien comprendre le cycle de développement de ces nématodes parasites est fondamental pour adapter sa stratégie de protection.
- Le nématode libre (Pratylenchus spp.) : Son cycle s’étale de 1 à 2 mois. Les femelles pondent leurs œufs à l’intérieur des racines. Les larves nouvellement écloses et les adultes y demeurent ou migrent dans le sol pour coloniser de nouvelles racines.
- Le nématode à kyste : Ce cycle de développement dure environ un mois. Les kystes présents dans le sol libèrent des larves qui pénètrent dans les racines de la carotte. Elles s’y développent pour devenir des adultes, et les femelles se mettent à pondre des œufs. En maturant, ces femelles forment des kystes remplis d’œufs (reconnaissables à leur couleur rouge pâle à rouge-brun et leur forme de citron visible sur les racines) qui restent dans les tissus avant d’être relâchés dans le sol. C’est ce mécanisme qui assure la survie et la propagation de ces nématodes plantes d’une saison à l’autre.
- Le nématode à galles : Avec un cycle d’un mois également, les larves pénètrent et se développent au cœur de la racine. Les femelles deviennent sédentaires et ne quittent plus la plante. En enflant, elles produisent entre 300 et 500 œufs à l’extérieur de la racine.
© AOPn Carottes de France
Dégâts causés par des nématodes à galles
La nuisibilité des nématodes de la carotte
En conditions de culture, les nématodes de la carotte engendrent d’importants dommages, tant sur le plan quantitatif que qualitatif.
- Baisse de la vigueur globale : En détruisant le système racinaire, les nématodes freinent la capacité d’absorption en eau et en nutriments de la plante. Moins robustes, les carottes résistent très mal aux stress environnementaux comme la sécheresse. Des attaques très précoces peuvent même causer des fontes de semis.
- Retards de croissance visibles : Ce parasite de la carotte se nourrit des cellules végétales, créant des lésions et déformant les légumes (carottes courtes ou fourchues). Le feuillage peut se décolorer précocement. Le réseau racinaire devient fin, extrêmement ramifié et souvent altéré par des lésions brunâtres.
- Vulnérabilité accrue aux maladies : Le système immunitaire de la plante est affaibli. Les carottes deviennent alors très sensibles aux infections bactériennes, virales et fongiques, qui prolifèrent plus vite dans les tissus racinaires endommagés.
- Altération qualitative et baisse de rendement : Les racines difformes rendent la carotte invendable et impropre à la commercialisation. Combinés, tous ces facteurs provoquent une lourde baisse des rendements. Les pertes peuvent atteindre 50 %, allant jusqu’à la perte totale de la récolte dans les scénarios les plus graves.
- Point de vigilance : Les symptômes évoquant la présence de ce nématode de la carotte ne sont pas toujours exclusifs à ce ravageur. Ils peuvent résulter d’autres bioagresseurs ou de facteurs abiotiques (conditions climatiques, fertilisation, hétérogénéité des sols).
La stratégie de protection combinatoire contre les nématodes de la carotte
Plusieurs méthodes complémentaires permettent de contrôler et d’endiguer la propagation de ce fléau dans les exploitations :
La prophylaxie
La première ligne de défense repose sur la prophylaxie, qui consiste notamment à nettoyer soigneusement les outils, les machines agricoles et les équipements avant toute entrée sur une nouvelle parcelle.
La rotation des cultures
La mise en place d’une rotation culturale efficace permet de limiter la pression des nématodes. Il est recommandé d’espacer le plus possible la présence de plantes hôtes sensibles, comme la pomme de terre, afin de réduire le risque de développement de populations importantes. Néanmoins, certains nématodes, comme Heterodera carotae, peuvent survivre dans le sol en l’absence de plante hôte pendant plus de 10 ans.
La protection chimique
L’utilisation de nématicides reste une solution couramment utilisée pour réduire la population de nématodes dans le sol.
Les couverts végétaux
Certains couverts végétaux peuvent jouer un rôle important dans la gestion des nématodes. Des espèces comme le sorgho, aux propriétés nématicides, peuvent être intégrées entre deux cultures pour réduire naturellement les populations.
La carotte piège
Pour réduire la population de nématodes Heterodera carotae, il est possible d’intégrer une culture piège, avant l’implantation de la culture de carotte.
Terapur est une variété résistante, non consommable, issue d’une variété sauvage. Elle agit en libérant un exsudat spécifique qui stimule les nématodes en dormance à sortir des kystes.
Une fois les larves activées, elles ne trouvent pas de nourriture adéquate et meurent avant de pouvoir achever leur cycle de développement, réduisant ainsi leur population. Pour maximiser l’efficacité de cette méthode, il est essentiel de bien planifier les périodes de mise en place et de destruction de Terapur dans la rotation culturale.
Les perspectives « 2030 » de lutte contre les nématodes de la carotte
La situation actuelle se caractérise par une disponibilité limitée de moyens de lutte efficaces, malgré de nombreuses études sur les alternatives possibles.
La recherche est mobilisée depuis plusieurs années sur ce sujet stratégique. Elle a permis d’identifier des leviers alternatifs tels que : l’utilisation de variétés résistantes, l’intégration de cultures pièges comme la carotte piège, ou encore le recours à des produits de biocontrôle.
Le projet ECLODERA (ANR porté par l’INRAE de Rennes) s’est focalisé sur l’étude de 2 leviers de lutte contre Heterodera carotae : la carotte piège Vilmorin – Terapur (étude de la durabilité de la résistance) et sur l’éclosion suicide des larves en l’absence de culture de carotte par apport d’exsudats racinaires (identification des molécules responsables de l’éclosion) ainsi que la mise en place dans l’itinéraire technique des 2 leviers en combinaison. Le SILEBAN a déposé un nouveau programme, Evadera, pour poursuivre ces travaux.
Dans le cadre du PAUPFL (Plan d’action pour l’utilisation de produits phytopharmaceutiques limités, porté par le CTIFL), les expérimentations sur nématodes portent sur l’évaluation de l’ozone aqueuse, de différents couverts végétaux avec et sans biofumigation, de spécialités de biocontrôle ou de biostimulation de défense des plantes. On expérimente ces alternatives seules ou en association.
Quant au plan de lutte mis en place en zone de Créances en Normandie, il propose une approche intégrée regroupant plusieurs alternatives. Ces dernières incluent notamment l’allongement de la rotation (5 ans), et l’insertion de plantes assainissantes (Terapur et culture de sorgho conduit en biofumigation).
On attend un bilan de ces expérimentations pour évaluer l’efficacité globale du dispositif et son potentiel de déploiement à plus grande échelle.