Produire sans pesticides est-il possible ?

Biosolutions 20 octobre 2026

Analyse de Phyteis sur l’étude Rés0pest¹

 

Pendant plus de dix ans, le réseau expérimental Rés0Pest, coordonné par l’INRAE a testé neuf systèmes de grandes cultures et de polyculture-élevage conduits sans produits phytopharmaceutiques conventionnels, dans plusieurs contextes agricoles français. Les résultats publiés par l’INRAE montrent que certains de ces systèmes peuvent produire dans la durée. Mais ils mettent aussi en évidence des écarts importants de rendements et de revenus selon les situations. Surtout, ces résultats ont été obtenus dans un cadre expérimental spécifique, en combinant de nombreux leviers agronomiques.

 

Résumer Rés0Pest à la démonstration « qu’une agriculture sans pesticides » serait aujourd’hui applicable à grande échelle, caricature donc une étude qui par ailleurs porte de nombreux enseignements.

Une expérimentation, avec une prise de risque impensable « dans la vie réelle »

Rés0Pest n’est pas une exploitation agricole à laquelle on aurait simplement supprimé l’usage des produits phytopharmaceutiques. Le dispositif a été conçu pour tester cette hypothèse sur le temps long et accepter une part d’incertitude afin d’en tirer des enseignements.

 

Cette différence est clef : une équipe de recherche peut modifier une rotation ou accepter l’échec ponctuel d’une culture. Dans une exploitation « réelle », une baisse de rendement ou de qualité affecte directement le revenu de l’agriculteur. C’est précisément pour cette raison que ce type d’expérimentation est mené dans un cadre scientifique.

 

Le protocole doit également être précisé : aucun produit phytopharmaceutique n’est utilisé, y compris en traitement de semences, mais les engrais minéraux restent autorisés. Les systèmes Rés0Pest ne correspondent donc pas au cahier des charges de l’agriculture biologique.

Des résultats positifs dans certains cas, mais très variables

Au préalable, il faut rappeler que les chercheurs ont définis, par construction, des objectifs de production en dessous des rendements attendus en agriculture conventionnelle². Pour chaque culture, ils avaient fixé des objectifs de production jugés atteignables dans un système sans produits phytopharmaceutique, en s’appuyant sur les références régionales disponibles et leur expertise agronomique.

Les performances des différents systèmes de cultures testés ne sont pas homogènes. En effet, 36 % des cultures atteignent ou dépassent les objectifs de production fixés par les expérimentateurs, 38 % atteignent entre 75 et 99 % de ces objectifs, tandis que 26 % restent en dessous de 75 % des objectifs fixés.

Dans de nombreuses situations, les rendements obtenus se situent ainsi entre les références conventionnelles et biologiques. Ils varient fortement selon les cultures, les sites et les années.

Les résultats économiques présentent également des écarts importants. Sur les huit systèmes analysés, un seul dépasse régulièrement l’équivalent de trois SMIC mensuels ; trois atteignent fréquemment entre deux et trois SMIC selon les scénarios étudiés ; quatre restent sous l’équivalent d’un SMIC³. Certains systèmes sans protection phytopharmaceutique peuvent donc atteindre une viabilité économique satisfaisante, mais ce résultat est loin d’être observé partout.

L’évaluation globale des systèmes confirme cette différence : les indicateurs environnementaux sont généralement favorables, tandis que les performances économiques et sociales varient davantage selon les contextes⁴.

Une protection des plantes passant obligatoirement par une combinaison de solutions

L’un des principaux enseignements de Rés0Pest concerne les moyens mobilisés pour obtenir ces résultats. Aucune technique ne s’est substituée à elle seule aux produits phytopharmaceutiques.

Les systèmes associent rotations plus longues et diversifiées, alternance des périodes de semis, choix variétaux, couverts végétaux, travail du sol et désherbage mécanique. Leur fonctionnement repose sur l’articulation de ces pratiques et sur leur ajustement au fil des campagnes.

La gestion des adventices en fournit l’exemple le plus net. Maladies et ravageurs ont généralement pu être contenus au cours de l’expérimentation. Les mauvaises herbes ont été plus difficiles à maîtriser durablement et constituent, dans plusieurs situations, le principal facteur limitant. Même avec plusieurs techniques combinées, leur contrôle est resté un défi sur certains sites.

La suppression des produits phytopharmaceutiques ne revient donc pas à retirer un intrant d’un système inchangé. Elle suppose de revoir le système de culture et de disposer de plusieurs moyens d’action.

Le passage à « vie réelle » exige un accompagnement technique fortement renforcé

Passer du dispositif expérimental aux exploitations agricoles suppose notamment une maîtrise technique de systèmes plus complexes. Les travaux soulignent à ce titre l’importance de la formation, de l’accompagnement et du partage des connaissances.

Les fermes du réseau DEPHY apportent un éclairage complémentaire en conditions réelles. En grandes cultures et polyculture-élevage, les exploitations engagées avaient réduit en moyenne leur IFT⁵ de 18 % sans impact sur la production, avec une baisse moyenne de certaines charges de 4 % (entre l’état initial des exploitations et la moyenne des campagnes 2017-2019)⁶. Là aussi, ces résultats sont associés à des changements de pratiques : rotations, désherbage mécanique, travail du sol ou couverts végétaux. L’accompagnement des agriculteurs et la gestion du risque restent des conditions importantes.

Ce qu’il faut retenir

  • L’étude ne permet pas de conclure qu’un modèle sans pesticides peut aujourd’hui être transposé à l’ensemble des exploitations agricoles avec des niveaux de production et de revenu comparables.
  • Elle montre aussi que les performances des différents systèmes de production testés ne sont pas constantes. Leur rentabilité économique est donc très variable.

Cependant :

  • Rés0Pest montre qu’il est possible de faire fonctionner des systèmes sans produits phytopharmaceutiques dans certaines conditions expérimentales.
  • L’approche Rés0Pest constitue une combinaison partielle des leviers de protection des cultures. L’intérêt de l’approche combinatoire promue par Phyteis et par les filières agricoles est précisément de lisser et de sécuriser les performances économiques des systèmes de culture en mobilisant l’ensemble des solutions de protection des plantes, dont les produits phytopharmaceutiques.

¹ https://www.inrae.fr/actualites/etude-experimentale-menee-10-ans-montre-potentiel-systemes-production-agricoles-pesticides
² Ortiz-Vallejo et al., 2026, Plant Disease, résultats du réseau Rés0Pest relatifs aux objectifs de rendement.
³ Résultats économiques des huit systèmes étudiés, selon différents scénarios de prix agricoles 2013-2022.
⁴ Cellier et al., 2025, Innovations Agronomiques, vol. 98, évaluation multicritère des systèmes Rés0Pest.
⁵ Indicateur de Fréquence de Traitements phytosanitaires (IFT)
⁶ Actu-Environnement, Réduction des phytosanitaires : comment valoriser les bons résultats des fermes Dephy, 2 février 2021, source transmise.