Cancer et pesticides : ce que disent les données scientifiques
Après le débat du 22 octobre au Sénat, un éclairage scientifique et réglementaire
Le 22 octobre 2026, le Sénat a débattu du thème « Lutter contre le cancer : sortir des pesticides ». Quel rôle les pesticides jouent-ils réellement dans l’apparition des cancers ? Que sait-on aujourd’hui des risques pour la population générale, les agriculteurs ? Les données scientifiques disponibles permettent aujourd’hui de préciser les risques documentés et leur place parmi les différents facteurs de cancer.
Vieillissement et augmentation de la population : premières causes d’augmentation du nombre de cancers
En France métropolitaine, plus de 430 000 nouveaux cas de cancers sont déclarés chaque année, contre environ 216 000 au début des années 1990. Ce quasi-doublement du nombre de diagnostics interroge : quels sont les facteurs de cette augmentation ? Pour Santé Publique France et l’Institut national du cancer¹, cette hausse ne signifie pas que le risque individuel de développer un cancer a doublé : la croissance de la population et son vieillissement jouent un rôle majeur. Entre 1990 et 2023, ces deux facteurs expliquent près de 80 % de la hausse des cancers observée chez les hommes et un peu plus de la moitié (55 %) chez les femmes.
Si l’on en enlève les effets du vieillissement et de la croissance de la population, la situation est plus nuancée : le nombre de cancers s’est globalement stabilisé chez les hommes, tandis qu’il continue d’augmenter chez les femmes. Les évolutions varient aussi selon les types de cancer².
Quelle place occupent les pesticides parmi les facteurs de risque de cancer ?
L’âge est donc un facteur clé dans l’apparition des cancers, ce qui explique qu’une part importante de ces pathologies (environ 59 % selon une étude de Santé publique France et du Centre international de recherche sur le cancer fondée sur l’année 2015³) ne peut pas être rattachée à une cause extérieure identifiable : le développement d’un cancer tient aussi aux mutations qui peuvent survenir spontanément au cours de la division et du renouvellement des cellules.
En revanche, d’’autres facteurs peuvent également jouer un rôle. Certains sont dits « modifiables », car ils sont liés à des comportements ou à des expositions sur lesquels il est possible d’agir : tabac, alcool, alimentation, certaines infections, expositions professionnelles ou encore exposition au soleil.
Selon la même étude de Santé publique France et du Centre international de recherche sur le cancer⁴, 41 % des cancers de l’adulte étaient attribuables aux facteurs « modifiables » étudiés. Le tabac représentait environ 20 % des cas et l’alcool 8 %. Les autres facteurs étudiés incluent notamment l’alimentation déséquilibrée, le surpoids et l’obésité, certaines infections, les rayonnements UV, les expositions professionnelles, le radon, la pollution de l’air ou les traitements hormonaux. Les expositions professionnelles (notamment amiante, silice, poussières de bois et certains solvants), tous métiers et agents cancérogènes confondus, représentaient environ 3,6 % de l’ensemble des nouveaux cas de cancer en France. Les produits phytopharmaceutiques représentent une partie des expositions professionnelles prises en compte, avec des niveaux de preuve et d’exposition variables selon les substances, les métiers et les périodes considérées.
Agriculteurs et cancers : une incidence globale plus faible, des risques spécifiques identifiés
Les agriculteurs font partie des populations dont l’état de santé fait l’objet d’un suivi particulier, notamment à travers des cohortes telles qu’AGRICAN en France et le consortium international AGRICOH. Leurs travaux montrent globalement une incidence des cancers plus faible dans les populations agricoles que dans la population générale, tout en mettant en évidence des excès pour certains cancers.
– Les résultats de la cohorte française AGRICAN⁵, portant sur la période 2005-2015, montrent une incidence globale des cancers inférieure de 7 % chez les hommes et de 5 % chez les femmes par rapport à la population générale des départements concernés. Certains cancers apparaissent néanmoins plus fréquemment : les lymphomes non hodgkiniens, les myélomes multiples, le cancer de la prostate, ainsi que les mélanomes cutanés.
– L’expertise collective de l’Inserm publiée en 2021⁶ retient une présomption forte de lien entre l’exposition professionnelle aux pesticides et trois cancers : les lymphomes non hodgkiniens, le myélome multiple et le cancer de la prostate. Les niveaux de preuve varient selon les substances, les populations et les circonstances d’exposition.
- A la lecture de l’analyse par l’Anses⁷ de l’expertise Inserm, publiée en 2025⁸, on constate que la plupart des substances phytopharmaceutiques entrant dans la composition des produits phytopharmaceutiques présentant des liens avec des pathologies relevées par l’expertise ne sont plus approuvées en Europe, parfois depuis bien longtemps, comme les organochlorés, par exemple. Quant aux organophosphorés, leur utilisation a fortement diminué depuis plusieurs années et est très faible aujourd’hui. Au final, parmi les 54 substances actives citées par l’INSERM, 45 ne sont plus sur le marché des produits phytopharmaceutiques en Europe. Pour les 9 restantes, l’ANSES n’a pas jugé opportun de revoir les autorisations au regard des niveaux de risques, des conditions d’emploi strictes et des bénéfices de leur utilisation.
- Les cancers peuvent se développer sur des temps longs ; les cas observés aujourd’hui peuvent donc renvoyer à des expositions anciennes, associées à des substances, pratiques et conditions d’utilisation qui ont depuis fortement évolué.
Ce que l’on peut retenir
- Les données scientifiques montrent que les cancers résultent de multiples facteurs, dont le poids varie selon les populations, les expositions et les types de cancer.
- Chez les agriculteurs, les cohortes mettent en évidence une incidence globale des cancers plus faible que dans la population générale, tout en identifiant des risques accrus pour certains cancers et certaines expositions aux pesticides. Ces risques sont majoritairement liés à des substances qui ne sont plus sur le marché aujourd’hui.
Ces connaissances permettent de mieux cibler la prévention, de renforcer la protection des personnes exposées et de faire évoluer les pratiques à mesure que les données scientifiques progressent.
⁴ Ibid.
⁶ Inserm, Pesticides et effets sur la santé. Nouvelles données, expertise collective, 2021
⁷ Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.