Biocontrôle : innover sans perdre en compétitivité, le défi des maraîchers nantais

Biosolutions 9 juillet 2026

Le véritable enjeu pour les producteurs de salade et de mâche n’est pas d’adopter le biocontrôle, mais de rester compétitifs tout en continuant à produire. La vraie révolution, c’est la combinaison des solutions.

Le biocontrôle progresse rapidement dans le maraîchage. Pour autant, il ne constitue pas une solution miracle. Président du Comité départemental de développement maraîcher (CDDM), Cyril Pogu pilote l’expérimentation des alternatives à la chimie sur le bassin nantais. Il est également co-président de Légumes de France. Claude Bizieux, directeur général de la Coopérative d’Approvisionnement des Maraîchers Nantais (CAMN), accompagne ensuite leur déploiement auprès des producteurs. En effet, cette structure assure la vente de ces solutions et conseille sur les conditions d’utilisation.

Regard croisé sur une nouvelle approche de la protection des cultures qu’ils développent depuis plus de dix ans.

Pourquoi le biocontrôle occupe-t-il aujourd’hui une place croissante dans les exploitations maraîchères ?

Cyril Pogu : Cette évolution répond d’abord à une demande du marché. Les enseignes de distribution renforcent régulièrement leurs exigences. Hier, certaines demandaient des productions sans insecticides ou sans fongicides conventionnels. Aujourd’hui, elles exigent souvent les deux simultanément, ainsi que l’exclusion de certaines substances classées CMR. Les producteurs doivent donc trouver d’autres techniques pour continuer à produire et accéder au marché.

Claude Bizieux : Les producteurs n’ont pas attendu ces demandes pour s’engager. En cultures sous serre, la protection biologique intégrée avec des macro-organismes existe depuis plus de trente ans. En plein champ, l’accélération est particulièrement visible depuis une dizaine d’années, notamment avec les démarches zéro résidu.

Comment cette transition s'organise-t-elle concrètement sur le terrain ?

Cyril Pogu : Le CDDM joue un rôle central. Nous testons les solutions avant leur diffusion auprès des producteurs. L’objectif n’est pas seulement de mesurer leur efficacité, mais aussi de comprendre comment les positionner dans un itinéraire technique. Avec le biocontrôle, le moment d’application, les conditions météo ou encore la technique de pulvérisation deviennent déterminants.

Par exemple, nous travaillons des solutions contre le sclérotinia en salade ou en haricot. D’autres essais concernent la recherche d’alternatives contre les pucerons de l’épinard dans le cadre du PARSADA. Nous évaluons notamment des produits à base d’huiles essentielles d’orange. Toutes les pistes sont explorées pour réduire l’usage de produits conventionnels.

Claude Bizieux : Notre rôle est complémentaire. Lorsque les essais démontrent un intérêt technique, nous référençons les solutions et les mettons à disposition des producteurs. De plus, nous travaillons avec les fournisseurs pour préciser leurs conditions d’utilisation. C’est un véritable travail collectif entre expérimentation, conseil et déploiement.

© CAMN – De gauche à droite Cyril Pogu (CDDM) et Claude Bizieux (CAMN).

Le biocontrôle peut-il remplacer totalement les produits conventionnels ?

Claude Bizieux : Non. C’est un levier essentiel mais il ne peut pas suffire seul. Les solutions de biocontrôle sont efficaces lorsqu’elles se combinent à plusieurs leviers : filets anti-insectes, génétique variétale, outils d’aide à la décision, méthodes agronomiques et produits conventionnels lorsque c’est nécessaire.

Cyril Pogu : Certaines solutions permettent de réduire fortement l’utilisation de produits phytopharmaceutiques conventionnels. Toutefois, lorsque la pression d’un ravageur ou d’une maladie devient trop importante, il faut parfois encore disposer d’un moyen d’intervention efficace pour sécuriser la récolte. Notre priorité reste de produire et de récolter.

Quels résultats observez-vous aujourd'hui ?

Claude Bizieux : Ils sont très visibles. Le biocontrôle représente aujourd’hui 55 % du chiffre d’affaires « protection des plantes » de la coopérative pour le segment maraîchage. En ajoutant la vigne et l’arboriculture, il atteint 45 %. En 2017, cette part approchait 15 %. En 2019-2020, nous avons même dépassé les 50 % pour les trois segments à la faveur des démarches « sans résidus ». Cette progression traduit l’engagement des producteurs et des filières.

Cyril Pogu : Cela signifie aussi des années de travail. Chaque nouvelle solution doit être testée, validée puis intégrée dans les pratiques. Dès qu’une alternative fonctionne, les producteurs l’adoptent. Par conséquent, la majorité des essais menés par le CDDM vise à trouver des alternatives aux solutions chimiques, qu’il s’agisse de biocontrôle, de protection physique ou d’innovations agronomiques.

Cette transition pose-t-elle aussi des enjeux de compétitivité et de souveraineté alimentaire ?

Cyril Pogu : Clairement. Nous avançons en recherche, mais nous perdons aussi des solutions de protection plus vite que nous ne trouvons parfois des alternatives robustes. Certains producteurs finissent par abandonner des cultures lorsqu’ils ne savent plus comment gérer un ravageur ou une maladie. Pourtant, la consommation ne baisse pas. Les produits sont alors importés. Le rayon n’est jamais vide.

Nos principaux concurrents ne sont pas seulement les pays tiers. Ce sont aussi et principalement nos voisins concurrents européens : Espagne, Italie, Belgique ou Portugal. Nous évoluons dans un marché commun. Par conséquent, si nos coûts augmentent ou si nous disposons de moins de solutions que nos concurrents, nous créons un décrochage qui fragilise la production française.

Claude Bizieux : C’est toute la difficulté. Les producteurs acceptent cette transition et investissent massivement dans de nouvelles pratiques. Cependant, certaines solutions alternatives peuvent générer plus de 30 % de surcoût selon les cultures. Or, ces efforts se rémunèrent rarement. Au début des démarches zéro résidu, des enseignes acceptaient une légère valorisation. Aujourd’hui, ces exigences constituent une condition d’accès au marché.

Quels sont les prochains leviers à explorer ?

Cyril Pogu : Il faut continuer à innover. Je crois beaucoup à la sélection variétale et aux nouvelles techniques génomiques. Suite au vote du parlement de l’EU le 17 juin qui encadre leur usage, nous disposerons plus rapidement de variétés capables de mieux résister aux bioagresseurs ou aux stress climatiques. Par ailleurs, nous suivons avec attention le développement du désherbage au laser. Deux machines sont déjà en test sur le bassin nantais.

Claude Bizieux : L’avenir repose sur la combinaison de plusieurs leviers. Le biocontrôle continuera à progresser mais il devra s’appuyer sur la génétique, les innovations technologiques, les équipements de précision et l’agronomie.

Dans le cadre de leur partenariat avec l’association Contrat de solutions, nos filières soutiennent cette approche globale. Elle permettra de maintenir une production légumière française compétitive, performante et durable.

En 2023, la CAMN a mis en service une cellule de stockage à 4 °C pour les produits de biocontrôle. Ce dispositif garantit des conditions de conservation optimales et préserve l’efficacité des solutions les plus sensibles aux températures.