Table ronde : quels leviers pour la protection des cultures demain ?

À Châlons-en-Champagne, les quatre signataires du Livre blanc sur la protection des plantes, dont Phyteis, appellent à déployer largement l’approche combinatoire. Ils interpellent les politiques sur l’accès à l’innovation et la place de la phytopharmacie parmi les leviers disponibles.

 

La Foire de Châlons-en-Champagne marque en quelque sorte la rentrée agricole en France. Un rendez-vous choisi par l’AGPB-Céréaliers de France, La Coopération Agricole – Métiers du grain, NégoA et Phyteis pour lancer leur Livre blanc sur la protection des plantes.

Ainsi, les représentants de ces quatre organisations signataires se sont retrouvés le 28 août sur le stand de la Chambre d’agriculture de la Marne pour partager leur vision de l’avenir de la protection des cultures. Tous soulignent les progrès accomplis par les acteurs agricoles. Industriels, distributeurs et agriculteurs font évoluer leurs pratiques depuis plus de 20 ans pour réduire l’empreinte environnementale.

De gauche à droite : Benoît Piétrement (AGPB -Céréaliers de France – Intercéréales), Yves Picquet (Phyteis), Antoine Hacard (La coopération Agricole -Métiers du grain), Christophe Grison (Valfrance – La Coopération agricole -Métiers du grain) et Olivier Bidaut (NégoA).

Protection des cultures : peut-on se passer des produits phytopharmaceutiques ?

Alors aujourd’hui, peut-on se passer des produits phytopharmaceutiques ? Benoît Piétrement, agriculteur dans la Marne, vice-président d’AGPB-Céréaliers de France et président d’Intercéréales, rappelle que l’agriculture travaille avec le vivant et le climat. « Certaines années nécessitent davantage d’interventions face aux insectes ou aux maladies. » Il défend donc la nécessité de conserver des moyens de protection efficaces lorsque la pression des bioagresseurs l’exige. « Protéger les cultures est indispensable pour maintenir la production et le revenu agricole. Sinon, dans les situations les plus difficiles, le risque est la déprise agricole », avertit le céréalier.

La stratégie de protection des plantes qui se développe est plus graduelle et mobilise une diversité de techniques. Néanmoins, pour Antoine Hacard, président de La Coopération Agricole – Métiers du grain, les produits phytopharmaceutiques conserveront une place dans cette combinaison. Cependant, leur utilisation évolue vers davantage de précision et de localisation.

Ergot des céréales : un risque pour la qualité sanitaire

Benoît Piétrement alerte aussi sur les risques sanitaires pour les consommateurs d’une protection insuffisante. Il cite notamment l’ergot des céréales. Sa recrudescence se relie aux difficultés croissantes de désherbage, notamment avec la réduction des solutions herbicides disponibles. Or, l’ergot produit des alcaloïdes dangereux.

La protection des cultures ne répond donc pas seulement à un enjeu économique et de souveraineté alimentaire. Elle contribue aussi à garantir la qualité sanitaire des récoltes.

Exportations de céréales : un enjeu de souveraineté alimentaire

À ces enjeux s’ajoute une dimension géopolitique. Antoine Hacard évoque le rôle de la France dans l’approvisionnement des pays importateurs. Il mentionne les chargements actuels de blé français vers l’Égypte. Ces livraisons interviennent alors que les deux grands pays exportateurs, la Russie et l’Ukraine, rencontrent des difficultés.

Ainsi, la capacité de la France à produire et exporter des céréales participe à la stabilité géopolitique.

Approche combinatoire : associer plusieurs leviers de protection des cultures

Le Livre blanc sur la protection des plantes promeut avant tout l’approche combinatoire. Yves Picquet, président de Phyteis, la décrit comme une succession de leviers complémentaires. Elle part des pratiques agronomiques : rotation, travail du sol, couverts végétaux… Vient ensuite la génétique, qui apporte un potentiel de rendement et des résistances aux bioagresseurs. En parallèle, les outils numériques suivent l’évolution des maladies et des ravageurs tout au long du cycle cultural. Ils aident l’agriculteur à déterminer la nécessité d’une intervention. « À ce stade, on a deux trousses à outils. Une pour les biosolutions, une autre pour les produits traditionnels », explique le président de Phyteis.

Dès lors, les agriculteurs peuvent puiser dans ces deux compartiments selon la situation au champ. Digital et agroéquipements complètent cette combinaison, notamment pour mieux localiser les applications sur les plantes, comme l’illustre Christophe Grison, agriculteur dans l’Oise et vice-président de La Coopération Agricole -Métiers du grain.

Conseil agricole : accompagner le déploiement de l’approche combinatoire

Reste à diffuser plus largement cette stratégie combinatoire. Elle s’inscrit dans la continuité de la protection intégrée des cultures, formalisée dans les années 1950.

Pour Yves Picquet, les pratiques et les solutions sont déjà connues. Des agriculteurs pionniers les mettent déjà en œuvre avec succès. L’enjeu consiste désormais à « embarquer les autres ». « C’est la logistique du dernier kilomètre qui nous manque », résume-t-il.

La distribution agricole intervient à ce niveau. Elle expérimente les pratiques et accompagne leur adoption par un plus grand nombre d’agriculteurs. Avec la fin de la séparation entre les activités de vente et de conseil sur les produits phytopharmaceutiques et de biocontrôle, cette mission reprend toute sa place.

Biocontrôle, OAD, agroéquipements : une adoption encore inégale

Toutefois, l’appropriation des différents leviers reste inégale. Olivier Bidaut, président de la Commission agrofournitures de NégoA, estime que le biocontrôle progresse bien dans les stratégies combinatoires. L’agroéquipement exige, lui, des investissements importants. Par conséquent, plusieurs années peuvent être nécessaires pour faire évoluer les systèmes de culture. Quant à la génétique, elle bénéficiera de l’arrivée de nouveaux outils variétaux prometteurs, notamment avec les NGT.

Antoine Hacard observe une progression de l’utilisation des outils d’aide à la décision (OAD) mais avec un rôle consultatif. Le choix final appartient à l’agriculteur. « C’est lui le patron dans l’affaire », rappelle-t-il.

Pour Olivier Bidaut, le technicien joue également un rôle déterminant auprès des agriculteurs dans l’adoption des nouveaux outils digitaux. Son accompagnement peut conforter la décision d’intervenir ou, au contraire, de ne pas traiter.

Réglementation : accélérer l’accès aux innovations agricoles

Un nouvel élan politique reste à trouver pour généraliser l’approche combinatoire et assurer sa réussite. Le président de Phyteis reconnaît des évolutions réglementaires positives. Outre la Loi d’urgence agricole, il cite les potentielles futures mesures européennes reprises dans l’omnibus food &feed. Elles doivent fluidifier les procédures d’évaluation des produits de biocontrôle et la reconnaissance mutuelle entre les États membres. Malgré cela, Yves Picquet estime que l’Europe reste en retard dans l’accès à l’innovation. Selon lui, l’homologation d’un produit prend aujourd’hui quatre à cinq ans de plus que par le passé. « Si les sociétés doivent choisir où mettre leurs innovations, cela se fera moins vite chez nous si rien ne change », prévient-il.

Mieux expliquer les progrès de la protection des cultures

Au-delà de la réglementation, les participants identifient un autre chantier : la pédagogie. Pour Yves Picquet, toute la filière agricole doit mieux expliquer les progrès déjà accomplis et les évolutions en cours. Industriels, distributeurs et agriculteurs portent déjà collectivement les preuves de ces engagements dans le livre blanc : La protection des plantes au cœur d’une alimentation sûre, accessible et durable. « Il est destiné à nos hommes politiques pour dédramatiser l’usage des produits phytosanitaires », ajoute Antoine Hacard. Un message que les signataires comptent désormais relayer auprès des candidats à la campagne présidentielle.

« Mesdames et messieurs les politiciens, lisez notre ouvrage !, conclut Yves Picquet. Vous verrez que la protection des cultures est en pleine dynamique pour assurer une alimentation sûre et durable tout en préservant l’environnement et les revenus des agriculteurs. »

Découvrez également notre article sur le lancement du Livre blanc.