Phyteis Forum Distribution : entre les lignes réglementaires, l’enjeu de souveraineté agricole
Réunis le 22 janvier à Paris dans le cadre de Phyteis Forum Distribution, les acteurs de la protection des cultures analysent l’actualité réglementaire. Vente et conseil, captages d’eau, traçabilité : tous appellent au pragmatisme pour soutenir la production agricole.
Phyteis Forum Distribution pourrait aussi s’appeler « la matinale réglementaire », tant le secteur de la protection des cultures, et plus largement l’agriculture, sont sous pression en ce début 2026. Destiné à la distribution agricole, cet événement est avant tout un temps d’échanges pour mieux comprendre les évolutions qui se dessinent.
D’un côté, les discussions se poursuivent au niveau européen autour de la loi Omnibus pour simplifier les textes entre les pays. De l’autre, les dispositifs d’exception continuent de se multiplier en France, alors que l’enjeu est de préserver les moyens de production. Malgré tout, Yves Picquet, président de Phyteis, rappelle sa conviction : « Le dialogue reste la seule voie pour avancer. » D’ailleurs, c’est dans cet esprit d’échange avec l’ensemble des parties prenantes – administration, agriculteurs, distributeurs – que cette rencontre a été organisée.
En filigrane, le président de Phyteis délivre un message de fierté collective : « La protection des cultures contribue à la triple performance que l’on souhaite pour notre agriculture : économique, environnementale et sociétale. Un rôle souvent invisible, mais essentiel, qui permet, chaque jour, de tous nous nourrir en quantité et en qualité », insiste-t-il.
Le modèle combinatoire de la protection des cultures s’impose
Pour répondre à cet objectif sociétal, la protection des cultures est désormais plurielle. « Le modèle combinatoire s’impose progressivement, en s’appuyant sur plusieurs leviers complémentaires, rappelle Yves Picquet. Biocontrôle, agriculture de précision, variétés plus résistantes, nouvelles techniques génomiques : ces avancées vont dans le bon sens. Ensemble, elles réduisent l’empreinte environnementale de la production agricole. »
En parallèle, la filière agricole refuse toute opposition entre les leviers. La chimie conserve sa place dans les itinéraires techniques. Elle évolue, avec des profils de molécules plus favorables. Comme les autres technologies, elle s’intègre pleinement dans une approche globale de la protection des cultures.
Fin de la séparation vente conseil : un cadre clarifié, mais encore technique
Premier thème réglementaire ouvert à la discussion lors de Phyteis Forum : la fin de la séparation du conseil et de la vente de produits phytopharmaceutiques. Publié le 31 décembre dernier, ce texte reçoit un accueil très favorable. Toutefois, il n’est pas si limpide aux yeux des premiers concernés. L’intervention de Maud Faipoux, directrice générale de la Direction générale de l’alimentation (DGAL), apporte des éclairages sur le périmètre du conseil individuel que les distributeurs agricoles peuvent enfin se réapproprier. Ainsi, pour le conseil spécifique comme pour le conseil stratégique, désormais non obligatoire, chaque option nécessitera un agrément propre. Toutefois, les exigences requises pour le conseil stratégique sont encore en discussion. De plus, des interrogations subsistent de la part des distributeurs, notamment sur la facturation du conseil.
Révision des seuils pour les captages d’eau : une ligne rouge pour la souveraineté alimentaire
Très sensible, le projet d’arrêté sur les aires de captage d’eau cristallise les inquiétudes. Prévu pour cet été, ce texte surtranspose la directive européenne sur la qualité de l’eau. Il applique les normes techniques de l’eau potable à l’eau brute et concerne toutes les substances actives. Ainsi, un captage serait classé « sensible » s’il dépasse, à deux reprises sur six ans, 80 % de la norme de l’eau potable distribuée. Cette règle revient à appliquer pour l’eau brute, superficielle ou souterraine, un seuil prévu pour l’eau distribuée au robinet et à l’abaisser de 0,1 à 0,08 µg/l. Selon la filière, ce dispositif provoquerait la perte de plus d’un millier d’hectares de grandes cultures. En l’état, il heurte frontalement l’objectif de souveraineté alimentaire.
Aussi, lors de la table ronde dédiée, agriculteurs, distributeurs et représentants de Phyteis dénoncent un cadre déconnecté des réalités territoriales. Sans contester le principe de prévention, ils jugent les mesures inadaptées. « Dans un contexte où la souveraineté agricole est au cœur des débats, ces dispositifs apparaissent comme un non-sens, alerte Yves Picquet. L’enjeu n’est pas de « faire moins de phyto » par principe, mais bien de réduire l’impact global de l’agriculture sur l’environnement, en combinant intelligemment tous les outils disponibles. »
Pionnier sur l’étiquette numérique obligatoire
La réglementation peut aussi devenir un levier d’innovation. Une dernière table ronde met en exergue le caractère proactif du secteur de la protection des cultures pour accompagner les transitions. À partir du 1er janvier 2027, les agriculteurs devront tenir un registre numérique sur les traitements phytopharmaceutiques. En parallèle, un texte validé en décembre dernier harmonise les étiquettes de produits phytopharmaceutiques et rend obligatoire l’étiquetage digital au niveau européen, en plus de l’étiquetage physique.
En créant AgriGuide, l’industrie, via son association CropLife, prend les devants. Cette base de données propose de centraliser l’ensemble des étiquettes électroniques européennes. Elle vient de finaliser avec succès sa phase pilote et devrait s’ouvrir tout début 2027. Accessible sur le web, via une application mobile ou via une API (interface de connexion par un outil digital tiers), AgriGuide facilitera la lecture des informations réglementaires et d’usage. Ainsi, cette plateforme sécurisera les interventions en protection des cultures, en donnant notamment l’accès aux conditions d’emploi adaptées au cas précis de l’utilisateur. Ultérieurement, elle pourra dialoguer directement avec les agroéquipements et le machinisme de précision. Les distributeurs saluent l’initiative, tout en rappelant leur demande : fiabilité, exhaustivité, complétude et simplicité, sans multiplication des outils.
Biocontrôle, NGT, machinisme : accélérer l’innovation
En complément des trois tables rondes, des représentants d’interprofessions et de syndicats concernés par la protection des cultures ont également témoigné des enjeux qui frappent leurs activités. Gilles Ravot, président d’Alliance Biocontrôle, explique toute l’importance de disposer d’une définition européenne du biocontrôle pour accélérer l’accès à l’innovation.
Sébastien Paque, responsable du pôle amélioration des plantes à l’UFS, revient sur la réglementation des NGT et sur le retard que prend l’Europe. Guillaume Bocquet, directeur des affaires réglementaires d’Axema, dresse quant à lui un panorama de l’innovation en machinisme agricole. Il met en évidence deux axes majeurs : la protection des utilisateurs et l’optimisation de l’application des produits. Cependant, le déploiement se confronte aux verrous réglementaires, notamment en robotique, à un renouvellement lent du parc, des coûts élevés et à un manque d’appropriation des technologies.