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Le siècle vert

Usages mineurs : l’appel de la filière noisettes pour sortir de l’impasse technique

L’équilibre de la filière noisettes ne tient que sur un seul produit phytosanitaire ! Faute de ne pouvoir protéger correctement les arbres contre deux insectes, le balanin et la punaise diabolique, Thierry Descazeaux, président de la coopérative lance un SOS aux politiques et au monde de la recherche publique et privée : « Au nom de la souveraineté alimentaire, aidez-nous ! »

La coopérative Unicoque réalise 95 % de la production française de noisettes. Cette filière est malheureusement confrontée à la problématique grandissante des « usages orphelins » en protection des cultures. Elle vit actuellement un paradoxe avec d’un côté un enjeu de souveraineté alimentaire et de l’autre, une perte de ses moyens de production. « Le marché est grand ouvert, explique Thierry Descazeaux, président de la coopérative. Nos clients veulent relocaliser les approvisionnements dans le cadre de leur stratégie RSE car actuellement plus de 80 % des noisettes consommées en France proviennent de Turquie. Mais pour produire, il faut pouvoir protéger son verger ! »

« Nous avons tout pour réussir, la structure, le terroir favorable, le savoir-faire, mais pas de moyens de protection, comment alors sécuriser la filière et les revenus ? », alerte Thierry Descazeaux, président de la coopérative, rencontré par Phyteis lors du salon de l’Agriculture.

Les rendements de noisetiers ne suivent pas pour répondre à toutes les demandes

Certifiée HVE, la coopérative compte parmi ses clients, des références majeures de l‘agroalimentaire comme Ferrero avec son usine de Rouen ou Georgelin implanté à 20 km du siège d’Unicoque à Canton dans le Lot-et-Garonne. Pour les approvisionner, ses 350 adhérents ambitionnent de produire 30 000 t de noisettes en 2030 via un programme de plantations par palier, établi en 2010. Mais en 2021, les 6 000 ha de vergers n’ont fourni que 12 000 tonnes de noisettes alors que 20 000 t étaient espérées à partir de 2020. Si les accidents climatiques expliquent pour partie la baisse des rendements, un autre facteur contrarie cette croissance : le balanin (Curculio nucum). Ce charançon s’attaque aux feuilles, pond dans les noisettes en cours de maturation, les rendant inconsommables. Et son élimination devient de plus en plus difficile.

Une seule molécule pour protéger contre le balanin et les punaises

« Nous n’avons qu’une solution insecticide, la lambda-cyhalothrine, pour éradiquer le balanin des noisettes, partage Thierry Descazeaux. C’est insuffisant ! Au fil des années toutes nos solutions ont disparu. Les dérogations 120 jours ne sont pas une solution durable face à la multiplication des usages orphelins et nous ne disposons pas d’alternatives ! » Le problème ne s’arrête pas au Balanin. Depuis 4 ans, la punaise diabolique venue d’Asie cause d’importants dégâts : « ce même pyréthrinoïde est le seul autorisé, précise-t-il. Conséquence, toute la filière ne tourne qu’avec une seule molécule pour les ravageurs majeurs ! Outre le risque de résistance, nous ne pouvons pas multiplier les applications au-delà de 2 passages, alors que faire ? »

Les producteurs attendent une réponse forte des politiques à court terme

La réponse d’urgence ne peut-être que réglementaire : « Arrêtons de surtransposer, nous demandons la reconnaissance mutuelle entre États membres, afin d’avoir accès aux autres solutions insecticides pour protéger correctement nos vergers », alerte Thierry Descazeaux. Reprenant l’annonce du Président de la République, « pas de suppression sans alternatives », il estime que la prise de conscience est bien trop tardive. « Le temps politique n’est pas celui de nos vergers, ces décisions de suppressions de molécules ont été prises trop rapidement, malgré nos avertissements, nous laissant avec d’importantes impasses techniques depuis 2018. »

La recherche sur la bioprotection se conçoit sur le long terme

Depuis 20 ans, l’Association nationale des producteurs de noisettes (ANPN) hébergée sur le site de la coopérative Unicoque recherche des solutions alternatives en lien avec Inrae d’Antibes. Les kairomones, en mimant les odeurs qu’émettent les insectes afin de les perturber, seraient une piste, pour l’heure confrontée au financement. « Un dossier d’autorisation exige un premier niveau d’investissement de 3 M€ que nous n’avons pas », précise l’arboriculteur. Un laboratoire sur les parasitoïdes de la punaise est en cours de construction sur le site. D’un budget d’1M€, il bénéficie des aides de la région Nouvelle Aquitaine et du Feader. Deux entomologistes travaillent sur ces deux projets. « Nous avons pris le problème à bras le corps, sans promesse de réussite, ni de solution immédiate », prévient-il.

Par ailleurs, lors du Sival à Angers, le 14 mars, Julien Toillon, chercheur à l’ANPN a présenté les travaux conduits avec deux souches de champignons entomopathogènes (Beauveria bassiana), contre la punaise verte (Palomena prasina) et la punaise diabolique (Halyomorpha halys). « Premier enseignement clé : 60 % d’efficacité sont notés sur les adultes de la punaise diabolique, 80 % sur la punaise verte et de 20 à 40 % sur les derniers stades larvaires. Reste à tester sur les œufs et en conditions de vergers », explique-t-il. Si l’efficacité est au rendez-vous, l’idée sera de demander une extension d’usage sur noisettes pour ces deux microorganismes déjà commercialisés par De Sangosse et Certis.

Julien Toillon, chercheur à l’ANPN

« Comme nous n’avons pas de marge de manœuvre pour protéger les noisetiers contre les punaises, nous testons les parasitoïdes et les champignons entomopathogènes. Pour ces derniers, les efficacités diffèrent selon les espèces de punaises. Les travaux se poursuivent cette campagne en conditions réelles. » 

L’avis de Phyteis

Philippe Michel, Directeur des affaires réglementaires et juridiques 

La filière noisettes témoigne de la difficulté de pouvoir répondre vite avec de la science face à certaines décisions politiques. En lutte insecticide, la recherche des entreprises phytopharmaceutiques est internationale, avec la volonté de développer des solutions de bioprotection compte tenu du durcissement réglementaire en Europe. En France, la Commission nationale des usages orphelins est un moyen de répondre au cas par cas, mais elle doit aussi faire face à des demandes croissantes. La fin des distorsions de concurrence en Europe que nous appelons via notamment la révision de la directive Sud Substainable use of pesticides en règlement ou l’amélioration de la procédure de reconnaissance mutuelle, renforcerait les moyens de protection sur notre territoire. Et l’Europe doit conserver un portefeuille d’insecticides face aux bioagresseurs émergeants.

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