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Phyteis

Désherbage des céréales, une équation de plus en plus complexe

Entre résistances aux herbicides, restrictions réglementaires et aléas climatiques, le désherbage des céréales devient un défi. Face à l’impasse, experts et agriculteurs prônent une approche combinée et demandent un accès rapide à l’innovation.

Le constat est sans appel. Désherber les grandes cultures s’apparente désormais à un parcours du combattant. Les solutions herbicides diminuent, les adventices conquièrent durablement les parcelles et les impasses techniques se multiplient.

Au point que parfois, faire la part entre la graminée cultivée, le blé, et l’adventice, vulpin ou ray-grass, devient de plus en plus difficile !

Des champs deviennent impropres à la culture des céréales

Lors d’un débat organisé le 24 février au Salon international de l’agriculture par Phyteis, trois experts du secteur ont échangé sur les stratégies à adopter pour sortir de cette situation : Geoffroy De Lesquen, agriculteur (14) et président de la Commission environnement de l’AGPB, Lise Gautellier-Vizioz, ingénieure en gestion des céréales et adventices chez Arvalis, et Jérôme Pierrard, responsable homologation chez Bayer France.

En effet, les impasses en désherbage alarment les céréaliers. Elles menacent autant la souveraineté agricole de la France que sa vocation exportatrice.

« Une infestation de 100 pieds de vulpin ou de ray-grass par mètre carré dans une parcelle de blé, c’est 25 à 30 % de rendement en moins ! », alerte Geoffroy De Lesquen. Face à une telle pression, certains champs deviennent même impropres à la culture des céréales. Ainsi, sur une rotation simple colza-blé-orge, devoir exclure les céréales pendant deux ans entraîne une baisse de 40 % des surfaces emblavées en blé. Quant aux méthodes alternatives, elles ne pas toujours possibles à mettre en œuvre. Par exemple, en 2023 et en 2024, impossible de désherber mécaniquement tant les sols étaient gorgés d’eau…

Lise Gautellier-Vizioz, ingénieure en gestion des céréales et adventices chez Arvalis insiste sur la nécessaire mobilisation de tous les leviers techniques et agronomiques : « C’est l’ensemble qui compte, mais ces leviers sont plus ou moins faciles à appliquer et tous les territoires ne sont pas égaux. »

De gauche à droite : Ronan Vigouroux, Phyteis, Jérôme Pierriac, responsable homologation chez Bayer France, Geoffroy De Lesquen, agriculteur (14) et président de la Commission environnement de l’AGPB, Lise Gautellier-Vizioz, Arvalis.

L’impasse technique, effet des usages répétés et de restrictions de molécules

Les adventices développent des résistances à force d’exposition répétée aux mêmes substances actives. « Ce n’est pas le produit qui rend la population tolérante, c’est l’usage intensif et fréquent », explique Lise Gautellier-Vizioz. Deux grandes familles d’herbicides, les inhibiteurs de l’ACCase et ceux de l’ALS, ont été utilisées de façon massive. Cela a favorisé l’apparition d’adventices insensibles.

Parallèlement, les exigences réglementaires se durcissent et la liste des produits autorisés diminue chaque année. « Nous avons perdu un quart des substances actives en dix ans. La prochaine échéance, c’est la disparition du flufénacet fin 2025, précise Jérôme Pierrard. Par ailleurs, la France applique des critères plus stricts que l’Union européenne, allongeant les délais d’homologation et retardant l’arrivée de nouvelles solutionsMalgré tout, l’innovation peine à suivre, et la situation devient critique. »

Pour une réponse à court terme, les sociétés misent sur l’association des matières actives restant en lice. De cette manière, elles compensent le retrait des solutions plus haut de gamme. Cependant, l’efficacité de ces produits s’améliore lorsqu’ils sont combinés aux leviers agronomiques.

Diversifier et combiner les solutions : rotation, travail du sol, semis décalés

L’approche combinatoire en désherbage des céréales devient alors essentielle. « Le levier le plus efficace  concerne la diversification des espèces», rappelle Lise Gautellier-Vizioz. Des rotations plus longues avec des cultures de printemps comme le maïs ou le tournesol perturbent le cycle des adventices. En complément, le labour profond enfouit les graines de ray-grass et de vulpin, empêchant leur germination durant plusieurs années. Décaler la date des semis de quelques semaines diminue également la pression des adventices.

De son côté, Geoffroy De Lesquen, qui est en agriculture de conservation, ne laboure plus. Ce levier n’est donc pas pour lui puisqu’il sème en direct sur un couvert végétal.

Toutefois, le fait de ne pas retourner le sol a aussi un impact favorable sur la gestion du stock semencier. « Cette technique limite la germination des adventices lors de l’implantation des cultures. Les graines restent en surface, exposées aux prédateurs ou aux conditions climatiques qui les dégradent. On évite ainsi d’augmenter le stock semencier dans le sol », décrit-il. Néanmoins, l’efficacité n’est pas toujours garantie. « Le ray-grass lève toute l’année, ce levier ne suffit plus à lui seul. »

Sortir de l’impasse : recherche et nouveaux programmes de désherbage des céréales

La génétique pourrait aussi jouer un rôle. « L’Inrae travaille sur des variétés de blé plus couvrantes, inspirées de l’orge. L’idée est de limiter l’espace disponible pour les adventices », rapporte Lise Gautellier-Vizioz. Des blés, plus vigoureux et riches en biomasse pourraient également être mieux adaptés aux pratiques culturales. Ainsi, ils toléreraient mieux le décalage de la date de semis ou le passage de la herse étrille par exemple.

Par ailleurs, deux projets majeurs, GramiCible et GramiCombi, ont été lancés dans le cadre de Parasada. Ainsi, GramiCible expérimente notamment l’utilisation de capteurs pour une application localisée des herbicides. Le projet explore également l’optimisation du travail du sol et des stratégies de désherbage des céréales adaptées à des situations précises. GramiCombi, quant à lui, étudie les interactions entre différents leviers agronomiques sur un pas de temps plus long.

Cependant, si les leviers agronomiques sont indispensables, la chimie reste une composante du désherbage combinatoire. Toutefois, la recherche d’une nouvelle molécule herbicide prend en moyenne douze ans. Pour accélérer ce processus, Bayer mise sur son approche CropKey qui se fonde sur l’intelligence artificielle (IA).

Plutôt que de tester aléatoirement des milliers de molécules, CropKey identifie les cibles biologiques précises des adventices (la serrure) et conçoit des substances capables de les inhiber (la clé). « L’IA nous apporte une précision inédite. De surcroît, cela réduit le temps de recherche et améliore le ciblage des produits », explique Jérôme Pierrard.

Accélérer l’accès à l’innovation

Les attentes des experts convergent. « Il faut accélérer les homologations, s’aligner sur l’Europe et prendre en compte le rapport bénéfice-risque des produits » plaide Geoffroy De Lesquen. Pour Lise Gautellier-Vizioz, la recherche doit être plus appliquée et pragmatique. « On ne peut pas se passer totalement des herbicides, mais il faut mieux intégrer tous les leviers disponibles », assure-t-elle. Jérôme Pierrard conclut quant à lui sur l’urgence d’une approche politique rationnelle. « L’innovation est là, mais encore faut-il qu’elle puisse arriver sur le marché. »